La Rue Mouffetard

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La rue Mouffetard qui remonte comme une large sente des Gobelins jusqu’au Quartier latin, est encore une de ces rues que tu affectionnes particulièrement. Nous y avons déjà cherché en vain sa sorcière que nous a pourtant décrite Pierre Gripari, fouillant le moindre de ses recoins.

Ce soir, je me laisse emporter par le roulis grinçant des escalators boisés dufontaine_wallace métro, jusqu’à la Place Monge où se dressent déjà les armatures métalliques des étalages du petit marché carré, faisant front au massif bâtiment à la pierre restaurée de la Garde Républicaine. Je zigzague à travers ces ossements d’acier pour te retrouver dans un petit bar où l’on peut encore jouer au baby-foot, un peu à l’écart de la folie nocturne du quartier. Je t’imagines en train de me rejoindre. Tu gravis la Montagne Sainte-Geneviève, cette colline pavée pour les étudiants parfois rebelles, où reposent, dans un labyrinthe ludique, de multiples ruelles plongées dans l’ombre rassurante et un silence monastique. Les vieux immeubles en pierre taillée de la fin du XIXe siècle qui les surplombent sont des murs atlantique contre les sons alentour. Je traverse la place de la Contrescarpe dont de nombreuses terrasses de cafés, déjà très encombrées, esquissent les courbures. Je poursuis mon chemin jusqu’à notre point de rendez-vous, commençant la rue du Cardinal Lemoine. Je commande un café, un de trop dans ma journée déjà longue, et m’apprête à le boire. J’ai à peine le temps de tremper mes lèvres dans ce liquide brunâtre et brûlant que tu surgis de l’ombre, guillerette, comme excitée par un nouveau périple dans ce quartier qui t’amuse tant.vitrine_rue_mouffNous commençons alors notre navigation dans la rue Mouffetard, remontant à sa source. Nous nous attardons dans un de ces bazars, trop nombreux dans Paris, où l’on trouve toutes sortes de babioles à deux ou trois euros. Les couleurs et les formes nous environnant nous font sourire pour l’impression kitsch qu’ils nous font. Comme tu aimes particulièrement pagayer entre les différentes boutiques d’ici, nous nous arrêtons ensuite dans une bijouterie, colorée et chatoyante, exposant des verroteries aux différentes teintes de l’arc-en-ciel. Certaines imitent l’éclat du rubis ou de la jade, d’autres de l’émeraude ou de la chrysolite…

Un vent léger et rafraîchissant nous fait frémir les narines emportant avec lui une odeur dansante d’encens. C’est un parfum de patchouli qui s’échappe d’une boutique post-soixante-huitarde où vêtements en laine grossière, tissus épais et pâles copies de peaux de mouton s’enchevêtrent les uns sur les autres. C’est alors que, malgré un certain écœurement, nos ventres grognent en émettant des crouïcs et des crouacs, bruits insolites des vagues caressant les creux de nos estomacs. photo_rue_mouff_html_29440874Guidée par la faim qui nous tiraille, nous prenons un malin plaisir à passer en revue la plupart des restaurants de la rue Mouffetard et de sa perpendiculaire rue du Pot de fer. Grecs, savoyards, indiens, franchouillards, glacier italien, tarteries, gaufreries, fromagerie accompagnant ses produits lactés de petits vins chantants…tous offrant des menus alléchants à prix réduit. Nous ne résistons pas et entrons dans un indien où nous nous émerveillons de son décor orientalo-rococco et nous régalons de ses délices épicés. Après cette délectable soirée, la nuit tiède nous invite à flâner encore un peu avant que l’heure ne nous fasse courir pour attraper le dernier métro. Nous prenons le chemin du retour en dessinant des méandres irrégulières et nous devinons quelques étoiles étincelantes dans le ciel, malgré les lumières de la ville. Nous empruntons la rue Ortolan lorsque soudain, surgissent de l’ombre trois silhouettes sombres mais aux visages diaphanes et luminescents. Ces trois personnes marchent d’un pas décidé et synchronisé, l’une ouvrant la marche. Elles t’apeurent, te font frissonner et t’emmitoufler dans mes bras chauds. Chacune d’elle trois est vêtue de la panoplie du tueur cadavérique et fantomatique du film Scream, que l’on a vu récemment au cinéma et qui provoque encore en toi, des visions cauchemardesques parasitant tes rêves. Je sens ton corps contre le mien, communiquant ainsi sa peur, en un frémissement perpétuel. Je frissonne alors en les croisant à deux mètres à peine sur notre droite.

Ce soir-là, nous n’avons peut-être pas croisé la Sorcière de la rue Mouffetard, mais hélas, un Ankou d’un monde nouveau, suivi de ses deux disciples clonés.