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Le recueil poétique Les Poème de A. O. Barnabooth écrit par Valéry Larbaud en 1913 est assez méconnu et pourtant d'une grande modernité. Je l'ai découvert par hasard, il n'y a que quelques mois, et je fus instantanément subjugué. Vous allez voir pour quoi...

Valéry Larbaud imagine un richissime dandy voyageur et amateur de poésie qui traverse l’Europe aisément et aventureusement, en train, en bateau...
Ce recueil est composé des poèmes qu’il aurait écrits durant ce périple.

Ce dandy nommé A. O. Barnabooth (Archibald Olson Barnabooth, nom composé, d’après les commentateurs de l’édition de la Pléiade, p. 1130[3], à partir de Barnes, près de Londres et de Booth, nom d’une chaîne de pharmacie anglaise) est le double de Valéry Larbaud, qui est lui-même un dandy aisé ayant le goût du partir. Dans un autre ouvrage, il imagine même une fausse biographie de cet alter ego. Barnabooth n'est pas un simple pseudonyme, il est véritablement un personnage fictif et Larbaud a écrit ces poèmes comme s'il était réellement Barnabooth, avec toute cette emphase poétique qui peut paraître parfois maladroite et avec toute sa sincérité d'explorateur fortuné qui n'a de soucis que spirituels et aucunement matériels.

Ce recueil est original et très novateur pour l’époque. J’ai été saisi dès le premier vers.

Borborygmes ! Borborygmes !...
 

Inattendu n'est-ce pas ? Et pourtant tout est déjà là, dans ce substantif étonnant et puissamment bissé.

Oui tout est déjà là car, à travers les descriptions des paysages traversés lors de son périple, Valéry Larbaud alias Barnabooth évoquera ses états d'âme. Les borborygmes sont des maux spirituels plus que des manifestations purement gastriques. Les maux sont métaphysiques plus que physiques.

Ce terme Boborygme est repris également à la fin du poème Ma Muse qui fait partie de ce recueil :



Je suis agi par les lois invincibles du rythme,
Je ne les comprends pas moi-même : elles sont là.
Ô Diane,
Apollon, grands dieux neurasthéniques
Et farouches, est-ce vous qui me dictez ces accents.
Ou n'est-ce qu'une illusion, quelque chose
De moi-même purement — un borborygme ?


 

C'est d'une puissance quasi-gainsbourienne : on pourrait dire que A. O. Barnabooth est pour Valéry Larbaud, ce qu'Evguenie Sokolov était pour Serge Gainsbourg.

A ma connaissance, il n’y avait que Thomas Fersen qui avait osé poétiser ce mot Borborygme dans sa chanson éponyme.

Ainsi donc, cette poésie fulgurante m’a séduit et j’ai eu envie de mettre en musique quelques poèmes de cet illustre et fantasmagorique Barnabooth. On commence bien sûr par ces fameux borborygmes !


J’ai repris cette injonction Borborygmes borborygmes pour créer un refrain qui vient entrecouper le texte original. Le texte écrit en italique est donc rajouter. J’ai également omis les trois derniers vers (mis entre crochets ) qui n’étaient qu’une liaison vers le reste du recueil, ce poème se présentant comme un prologue comme son titre l'indique.

Bonne lecture, bonne écoute !

 



Borborygmes ! Borborygmes !...
Borborygmes ! Borborygmes !...


Grognements sourds de l'estomac et des entrailles,
Plaintes de la chair sans cesse modifiée,
Voix, chuchotements irrepréssibles des organes,
Voix, la seule voix humaine qui ne mente pas,
Et qui persiste même quelque temps après la mort physiologique...

Borborygmes ! Borborygmes !...
Borborygmes ! Borborygmes !...

Amie, bien souvent nous nous sommes interrompus dans nos caresses
Pour écouter cette chanson de nous-même ;
Qu'elle en disait long, parfois,
Tandis que nous nous efforcions de ne pas rire !

Borborygmes ! Borborygmes !...
Borborygmes ! Borborygmes !...

Cela montait du fond de nous,
Ridicule et impérieux,
Plus haut que tous nos serments d'amour
Plus inattendu, plus irrémissible, plus sérieux -
Oh l'inévitable chanson de l'oesophage !...

Borborygmes ! Borborygmes !...
Borborygmes ! Borborygmes !...

Gloussement étouffé, bruit de carafe que l'on vide,
Phrase très longuement, infiniment modulée ;
Voilà pourtant la chose incompréhensible
Que je ne pourrais jamais nier
Voilà pourtant la dernière phrase que je dirai
Quand, tiède encore, je serai un pauvre mort « qui se vide ! »

Borborygmes ! Borborygmes !...
Borborygmes ! Borborygmes !...
Borborygmes ! Borborygmes !...
Borborygmes ! Borborygmes !...

[Y'en a-t-il aussi dans les organes de la pensée,
Qu'on n'entend pas, à travers l'épaisseur de la boîte crânienne ?
Du moins, voici des poèmes à leur image...]