MODIANO herbe des nuits

 

Prix Nobel oblige, je me suis replongé dans Modiano.

Après avoir sillonné les rues de boutiques obscures, regardé un cirque passer, mes pas me menant alors mélancoliquement jusqu'à une Villa triste, je me suis allongé délicieusement dans la fraîcheur de la folle herbe des nuits, dont voici, quelques extraits que j'ai particulièrement appréciés :

Sans savoir grand-chose sur son compte, j'étais sûr que nous avions quelques points communs et que nous étions du même monde. Mais j'aurais été embarrassé de préciser lequel.

 

...à cette époque j'avais le sentiment que les gens se méfiaient de vous s'ils se rendaient compte que vous écriviez là, tout seul dans votre coin. Ils craignaient sans doute que vous leur voliez quelque chose, leurs paroles, des morceaux de leur vie.

 

J'avais l'impression d'être dans un rêve. Cela m'arrivait souvent à cette époque, surtout quand la nuit était tombée. La fatigue ? Ou bien cet étrange sentiment de déjà-vu qui vous envahit lui aussi à cause du manque de sommeil ? Alors, tout se brouille dans votre esprit, le passé, le présent, le futur, par un phénomène de surimpression. Et aujourd'hui encore, la rue Cuvier me semble détachée de Paris, dans une ville de Province inconnue, et j'ai peine à croire que cet homme qui marchait à côté de moi ait vraiment existé.

 

Je l'entraînerai jusqu'à la station Jussieu et nous ferons le voyage inverse dans le temps. Tout au bout de la ligne, nous sortirons à Église-d'Auteuil. Un soir calme, une place paisible, presque villageoise. Je lui dirai : « Voilà. Vous êtes dans le Paris d'aujourd'hui. Vous n'avez plus rien à craindre. Ceux qui vous voulaient du mal sont tous morts depuis longtemps. Vous êtes hors d'atteinte. Il n'y a plus de cabine téléphonique. Pour me joindre, à toute heure du jour ou de la nuit, vous utilisez cet objet. » Et je lui tendrai un portable.

 

Je plaignais ceux qui devaient inscrire sur leurs agendas de multiples rendez-vous, dont certains deux mois à l'avance. Tout était réglé pour eux et ils n'attendraient jamais personne. Ils ne sauraient jamais que le temps palpite, se dilate, puis redevient étale, et peu à peu vous donne cette sensation de vacances et d'infini que d'autres cherchent dans la drogue, mais que moi je trouvais tout simplement dans l'attente. Au fond, j'étais à peu près certain que tu viendrais tôt ou tard.

 

* *

 

Patrick Modiano écrit lui-même en 1989 dans Vestiaire de l'enfance : "C'est le thème de la survie des personnes disparues, l'espoir de retrouver un jour ceux qu'on a perdus dans le passé..."
C'est exactement ça, le thème de L'herbe des nuits.
L'errance d'un personnage qui traîne son être dans un certain Paris d'aujourd'hui qui plonge son esprit dans un paris d'hier jamais oublié. Et surtout, toujours retrouvé.

En effet, après avoir terminé ce livre, je me suis amusé à en relire le début et j'avais l'impression finalement que le récit se poursuivait. Notre lecture est aussi une errance à l'image du narrateur et la boucle fonctionne en continu.

Encore une fois, la poésie des mots-dianesques opère, atemporelle et intemporelle. Nous nous laissons emporter puis bercer par une nostalgie fantomatique et omniprésente qui nous plonge dans une éternité littéraire. Finalement en lisant cette herbe des nuits, nous sommes dans le quasi même état que si nous l'avions fumée.

 

MODIANO carnet noir

 

 

Toute cette survivance du passé surgit de notes prises dans un carnet noir par le narrateur à cette époque en retrouvance qu'il décortique, lit, déchiffre et relit incesssamment. Pour l'anecdote, la plupart de ce que j'écris depuis quelques temps, je le puise dans des annotations récoltées dans un petit carnet noir qui ne me quitte que rarement...