NOTAIRE PEU ORDINAIRE

 

 

D'abord, tout semble ordinaire. Mais en réalité, ce n'est que peu ordinaire...

C'est un court roman – ce qui est déjà une bonne chose car si vous avez une ou deux heures devant vous, vous pouvez le lire d'une traite – composé de courts chapitres, constitués eux-mêmes de courtes phrases. Le style semble ordinaire, sans extra. Anodin, neutre et presque froid, il est finalement d'un notoire peu ordinaire. Incisif.

Si le narrateur est bien un personnage présent dans le roman, il n'y joue qu'un petit rôle et se réduit bien vite à celui d'un observateur qui fait un rapport. C'est le fils de Martha Rebernak, une veuve protectrice, qui elle, sera le personnage central de cette intrigue. D'ailleurs, on ne connaît même pas le prénom de ce fils, au contraire des autres personnages et notamment de sa sœur, Clémence.De ce  fait, l'usage de la première personne est assez rare, sauf en début de roman - ce qui donne la fausse impression que ce personnage va jouer un rôle crucial. On retrouvera alors la troisième personne qui désignera le plus souvent Martha ou Clémence.

Ainsi, le Je s'efface assez vite au profit du Elle. Toutefois, dans un éclair fulgurant et tardif (mince j'ai raté tous les événements!), il réapparaîtra à la page ultime de ce roman, page qui compose à elle seule le dernier chapitre ou l'épilogue. Les traces du Je qui subsistent alors après le deuxième chapitre, désignent d'autres protagonistes, en des dialogues s’immisçant subrepticement dans la narration. Cela donne parfois des phrases assez étonnantes :

D'ailleurs ma mère avait dû recevoir une convocation du juge, si je ne me trompe pas, madame Rebernak (ici le ''Je'' se rapporte à un brigadier)

Après avoir joué avec le JE s'envolant de ses propres ELLES, venons-en aux faits. Tout commence par le feuilletage paisible et rituel d'un album photo de famille fait par une mère et son fils, sur une table de cuisine le soir. De cet album, la photographie d'un cousin perdu de vue retient particulièrement l'attention de notre narrateur. Il s'agit de Freddy, qui va resurgir aussitôt dans cette histoire (toc toc toc ! Qui frappe à la porte ? C'est le grand méchant loup ? Non, c'est Freddy !), après avoir purgé dix années de prison, ayant été jugé coupable du viol d'une fillette de cinq ans. A l'instant présent de l'intrigue, cette dernière aurait été une adolescente telle que Clémence. Au moment du drame, Clémence et elle étaient dans la même classe, ce que nous révèle une nouvelle fois, une photographie que Martha montre à son fils (qui joue donc bien un rôle de témoin). Du fait de ce retour impromptu jusqu'à son seuil, Martha a les pires craintes pour sa fille, alors adolescente insouciante qui traîne avec son petit ami, Pierre, le fils du notaire (ah oui c'est vrai, il y a un notaire dans cette histoire ! Enfin du moins, selon le titre !), et sa bande d'amis... Très vite, de façon faussement ordinaire, s'installe une tension chez le lecteur. En effet, l'écriture épurée, nette et précise d'Yves Ravey l'oblige à admettre l'évidence inéluctable des événements qui se succèdent. Pour autant, le fatidique triomphera-t-il, malgré la tranquillité originelle qui règne dans cette petite bourgade de Province ? Mais qu'attend donc le notaire pour y mettre un peu d'ordre ???

En général, j'aime beaucoup les ouvrages écrits par les multiples auteurs talentueux, originaux et intéressants que publient les Éditions de Minuit : Christian Gailly (qui, hélas, nous a quitté en octobre dernier), Christian Oster, Jean Echenoz, Jean-philippe Toussaint... (que je considère un peu comme les auteurs d'un nouveau Nouveau Roman)

Aussi ne me dénierai-je pas en vous affirmant que j'ai également apprécié ce roman d'Yves Ravey. C'est un auteur dont je connaissais la notoriété depuis plusieurs années déjà mais que j'ai découvert en tant que lecteur il y a quelques mois seulement, avec Enlèvement avec rançon. Dans cet autre roman, nous retrouvons le même style : d'apparence simpliste mais faussement naïf, tout à l'image des personnages qui peuplent le petit monde d'Yves Ravey.

 

Lire les premières Pages d'Un Notaire peu ordinaire

 

 

Ce qu'en disent (joliment) les critiques :

 

Derrière la linéarité de l'intrigue, l'harmonie discrète et précise de l'écriture, la simplicité des dialogues, s'impose dès les premières pages une narration tendue à l'extrême, dont le ressort intimiste n'exclut pas l'ancrage fort dans un contexte social soigneusement observé et analysé, régi par la relation dominant/dominé, mais où les rébellions et les renversements de rapports de force sont possibles — dussent-ils être violents. Télérama - Nathalie Crom

 

Transparence et opacité. Yves Ravey ne considère pas ces deux mots comme contradictoires ou devant fatalement s’exclure. Les rapprochant au contraire de curieuse manière, il parvient à installer chez le lecteur un trouble très particulier, qui ne ressemble à nul autre dans le roman contemporain. La Croix - Patrick Kéchichian

 

Comme toujours, aucun trait physique ni psychologique, les personnages évoluent dans un champ social désigné par des gestes, des rancœurs de classe, des objets, des usages culturels, des éléments de décor, des détails techniques. Tous paraissent savoir ce qu'ils cherchent : ils sont surtout en proie à un mal intime, animés d'une normalité si banale qu'elle en devient inquiétante et ouvre la voie au malaise et à l'effroi. Avec son écriture dénuée de tout effet, dénudée à l'extrême, Yves Ravey fait à merveille monter une sourde menace, conduit à l'inéluctable, appelle ses personnages au gouffre. L'intrigue, le fait divers mis en lumière par son ton de procès-verbal, aboutissent, une fois encore, à faire un relevé des impuissances à vivre ensemble. L'Est républicain - Yves Andrikian

Ceci n'est pas un roman : aucune mention d'appartenance au genre. Mais à coup sûr l'un des récits les plus remarquables d'un auteur qui, depuis 1992, se distingue par son sens aigu de la dramaturgie et la rigoureuse contention de son style. L'Humanité - Jean-Claude Lebrun  

 

Et pour finir la lumineuse critique (en intégral) de Yann Moix (voir également mon billet sur Naissance, à son propos)

Le suspense n’est pas un art scénaristique : mais un moyen de faire éclore la vérité. Voici, dans une petite ville, que le cousin Freddy revient visiter la seule famille qui lui reste, après un long séjour en prison. Il avait violé une enfant : Mme Rebernak n’est guère rassurée pour sa fille, et la terreur peut commencer, avec son visage quotidien, ses allures de bourg morne. La terreur, c’est ce qui ne se voit pas : elle n’a pas de griffes, mais la mollesse de la normalité, elle ne déchire pas tant le réel qu’elle n’y infuse, doucement, telle une camomille. C’est une langueur, elle empoisonne, contamine la texture des jours. Mme Rebernak ne vit plus, elle qui vivotait. « Elle a éteint la lumière de la véranda en regardant dehors, pour vérifier si les voisins avaient reçu le visiteur. » La terreur, c’est une douce perturbation des jours qui coulent ; ce sont des nœuds qui se forment à l’insu de tous, dans un silence minéral. Yves Ravey, concerné par les ravages du Mal, installe le chaos dans un canapé : son style, dédié tout entier au climat, invite l’exception sans s’en méfier, il fait entrer la bête avec une cordialité d’apéritif, et tout le monde est dupe, à commencer par le lecteur, qui sait très bien que tôt ou tard il se passera quelque chose de grave. Mais l’événement, mais l’accident, mais le drame traîne, on ne sait plus ni comment, ni pourquoi, ni où s’inquiéter. Le titre, oxymorique et ironique (Un notaire peu ordinaire), nous accompagne d’emblée vers ces existences éteintes que le retour potentiel du pire vient réveiller. Le cousin rôde. Il a purgé sa peine. On ne peut rien contre lui. « Je ne vous demande pas de l’héberger sous votre toit, Mme Rebernak, je dis qu’on peut faire autrement… ! Vous avez bien une petite remise au fond du jardin ? ». Tout l’art de Ravey (Yves) est ici résumé : ce déplacement de la logique, ces explications spécieuses qui ne font que déguiser le danger (présumé) sans jamais pouvoir l’écarter. Cette succession de décisions qui ne changent rien. Cette impuissance à supprimer une présence à la proximité vénéneuse. Il y a un exotisme de l’intrusion. C’est le réel tout entier qui se métamorphose – la succession des faits devient arbitraire, la chronologie n’a plus d’importance, puisque l’inéluctable appelle les personnages vers son gouffre, les aspire : « Depuis quelques semaines, disons le mois de mai, sa fille avait décidé de sortir le soir. » Tout est dans le « disons le mois de mai », qui vient balayer l’importance des choses, l’enchaînement des faits, qui vient niveler les importances, gommer les reliefs : tout vaut tout quand la terreur s’installe en voisin. Le voisinage, le cousinage : rien n’est plus effrayant. « Le samedi matin, ma mère est passée vérifier si Freddy était bien au bord de la rivière. (…) Elle lui a demandé ce qu’il faisait tous les jours en face du lycée de jeunes filles. Freddy a lancé sa ligne en ajoutant qu’il avait le droit d’aller où ça lui plaisait. » C’est de cela qu’il s’agit ; c’est cela, la terreur : une association, une entente de la normalité avec la légitimité qui produit la menace sans jamais menacer. On a peur d’avoir peur. « Elle avait du mal à comprendre pourquoi sa fille n’était pas parmi ses camarades. Ça l’ennuyait qu’elle se retrouve seule au milieu des roseaux. » Sur ce livre peu ordinaire, je n’en dirai point davantage. Le Figaro littéraire Yann Moix