Journal du dehors

Je vous propose ici trois fragments du Journal du dehors, un petit ouvrage d'Annie Ernaux publié en 1993, qu'elle définit ainsi, beaucoup mieux que je ne le ferais :

'' De 1985 à 1992, j'ai transcrit des scènes, des paroles, saisies dans le R.E.R., les hypermarchés, le centre commercial de la Ville Nouvelle, où je vis. Il me semble que je voulais ainsi retenir quelque chose de l'époque et des gens qu'on croise juste une fois, dont l'existence nous traverse en déclenchant du trouble, de la colère ou de la douleur.''

Ce sont, si vous voulez, un peu des brèves – plus ou moins longues – de comptoir mais sans le comptoir... Des brèves de métro, de la rue, de chez le coiffeur, du supermarché... Tout simplement, des instantanés du dehors. Annie Ernaux est une photographe des mots.

 

Ce soir, aux Halles, juste au moment où les portes du R.E.R. allaient se refermer, deux clochards sont montés avec bruit, se sont installés l'un en face de l'autre. Tous deux dépenaillés et hirsutes. Le plus jeune, entre trente et quarante ans, pose une bouteille vide par terre, il ouvre Libération […] et s'exclame : ''Il y a les Serbes ! Il y a les Croates ! Heureusement que ça existe les journaux, je serais bête sinon.'' Il secoue Libération : T'as vu, il y en a qui vont au Gabon et nous on va qu'à Sartrouville.'' Un petit silence. ''C'est trop injuste.'' Le plus vieux en écho : ''C'est trop injuste.'' Puis : ''J'ai envie de retourner dans mon œuf, j'étais bien.''

 

Dimanche matin, sur R.T.L., l'émission Stop ou encore […]
toutes les cinq chansons, l'animateur appelle n'importe qui, au hasard du Bottin, afin qu'on lui cite le montant exact de la somme en jeu, ''la valise''. Il suffit donc d'écouter et de retenir un chiffre pour empocher celle-ci. L'animateur annonce qu'il y a 27 219 francs dans la ''valise'', d'une voix solennelle. Puis : ''Attention, je vais appeler un auditeur...'' On entend le téléphone sonner, être décrocher. Une toute petite voix mal assurée : ''Allô, qui est à l'appareil ? - Julien Lepers de R.T.L. Vous êtes bien Madame Lefebvre ? - Non, c'est Jérémie...'' L'animateur, autoritaire : ''Tu peux aller chercher ton papa ou ta maman ? - Mon papa est au jardin, ma maman est occupée je ne sais pas où... '' L'animateur insiste : ''Mais tu peux aller leur dire qu'il y a quelqu'un à l'appareil ?'' L'enfant semble hésiter, puis se décider. L'animateur s'impatiente, cite les chansons qu'on entendra ensuite, d'Umberto Tozzi. Une voix soudain, de femme :''Allô !'' L'animateur, enjoué : ''Madame Lefebvre ? C'est Julien Lepers, de R.T.L., ''la valise'' ! La femme pousse un cri : ''Ah ! Merde...
- Vous n'écoutiez pas R.T.L. ?
- Je l'écoute toutes les semaines !
- Vous ne l'écoutiez pas ce matin.
- Non mais toujours le samedi et le dimanche !
- Pas ce matin.
- Vous savez, j'ai eu du monde hier soir et... Il ya mon petit garçon qui n'allait...
- C'est dommage.''
La femme voudrait qu'on lui pardonne sa faute. Tant de rêve offert et retiré dans le même instant.
''Vous me promettez d'écouter R.T.L. ?
- Oh ! oui je vous le promets !''
La communication s'interrompt. L'animateur annonce le titre de la prochaine chanson et le montant de la ''valise'' qui s'accroît avec chaque perdant.

 

A la Sorbonne, un écriteau sur la porte principale, vitrée, de la bibliothèque avertit que l'entrée de celle-ci, jusqu'au 1er octobre, se fait par l'escalier B, 2e étage. Il faut ressortir dans la cour, prendre l'escalier indiqué. Au 2e étage, on pénètre par deux petites portes successives, lourdes et brutales, dans un couloir resserré par des rangées de livres jusqu'au plafond. Il y a une table où une femme vérifie les cartes et donne un numéro ainsi qu'une feuille verte pour la demande des ouvrages. Une flèche indique la salle de lecture. On traverse la salle des fichiers et on avance encore dans des couloirs qui bifurquent plusieurs fois. Les murs sont tapissés de livres enfermés derrière des grillages. Les couvertures ont toutes pris une couleur identique et indéfinissable, les titres sont impossibles à déchiffrer, sauf, peut-être, de très près. Sensation de passer devant un unique vieux livre poussiéreux. Au bout, la salle de lecture était plongée dans le silence. J'ai rempli la feuille verte de demande de prêt extérieur. Je n'ai eu qu'un livre, en face des deux autres, il était écrit ''indisponible''. Je suis repassée dans le couloir grillagé. Dans soixante ans, il ne restera peut-être de ce que j'ai vu, aimé, joui, qu'un tas de feuilles imprimées qu'on ne consulte que pour une thèse.